De l’église collégiale au Parvis Saint-Jean : les métamorphoses de l’église Saint-Jean de Dijon 2/2

Perron du portail d’entrée du théâtre, restauration complète du perron, intégrant une plateforme élévatrice dans les marches. Réhabilitation, Drubigny architectes. © Marc Domage
Perron du portail d’entrée du théâtre, restauration complète du perron, intégrant une plateforme élévatrice dans les marches. Réhabilitation, Drubigny architectes. © Marc Domage

Comme beaucoup d’autres villes, Dijon s’est trouvée, au début du XIXe siècle, face à un patrimoine civil et religieux, objets des saisies révolutionnaires, et dut faire l’objet de choix. Sans vouloir reprendre ici cette histoire riche en hésitations, nous souhaitons, à travers l’exemple de l’ancienne église Saint-Jean de Dijon, illustrer les problèmes rencontrés lors des réemplois successifs et les solutions qui ont encore récemment été apportées pour concilier au mieux le caractère historique du bâtiment classé et les besoins des utilisateurs.

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Le théâtre de Bourgogne

En 1955, Jacques Fornier quitte Paris avec des comédiens, après quelques échecs. Ils s’installent dans la maison de Copeau à Pernand-Vergelesses et donnent une première représentation le 3 décembre 1955. Les années 1960 sont marquées par une vaine recherche pour se glisser dans le cadre des maisons de la culture. Le Théâtre de Bourgogne avait obtenu en 1972 d’être compté parmi les Centres dramatiques nationaux.

Dans un premier temps, la Ville de Dijon avait confié à Michel Humbert l’animation du nouveau Centre d’art et de loisirs de la Fontaine-d’Ouche. Le résultat, fort modeste, permit cependant une prise de conscience de Michel Grivelet, adjoint aux Affaires culturelles de la nouvelle municipalité de Dijon. Lors de l’Estivade 1974, le Théâtre de Bourgogne propose Le Roi Lear, mis en scène par Michel Humbert, dans le cadre de l’église. Une première représentation est prévue le soir du 16 juillet. Le 9 septembre 1974, Michel Grivelet, son président, avait souligné « que l’audience dont a bénéficié par trois fois le centre dramatique de Bourgogne laisse bien augurer des possibilités théâtrales qu’offrirait ce cadre après une mise en condition sommaire de la salle et de ses installations scéniques. »

L’intérieur du bâtiment avec les équipements du théâtre mis en place en vue de la représentation du Roi Lear. Cliché anonyme. Les Dépêches, 16 juillet 1974. Bibliothèque municipale de Dijon.

En 1991-1992 un nouveau gril technique a été construit, structure métallique indépendante des murs, desservant à la fois la partie “scène” et ses coulisses et la partie “nef” correspondant aux gradins. Il s’agit d’un véritable bâtiment dans le bâtiment, pratiquement indépendant des murs de l’édifice classé, riche d’innombrables plateaux, passerelles, escaliers.

Angle sud-est du plateau enserré en 1991 de structures métalliques supportant deux niveaux de passerelles sous le gril technique. L’ensemble fut ensuite habillé de lourdes tentures de velours. 2024. © A.-M. Titeca.

Description de l’état existant

Affecté à l’usage de théâtre depuis plus de quarante ans, l’édifice a fait depuis l’objet de plusieurs campagnes de travaux ayant mené à la constitution de l’équipement tel que nous le connaissons aujourd’hui. Ces interventions sont de deux types :

  • D’une part, les interventions en conservation et en restauration menées de 1973 (restauration de la nef) à 1992 (restauration de la couverture de la nef) par les architectes en chef successifs en charge du monument, M. Jantzen, B. Colette, puis E. Pallot.
  • D’autre part, les aménagements propres au fonctionnement du théâtre : salle, plateau, gril, occupent le chevet, la croisée du transept et la seconde partie de la nef ; dissociée de cette dernière par le mur séparatif de la salle, la première moitié de la nef, fait office de hall d’entrée. Le mur de la salle, à la plasticité affirmée, est animé par un escalier permettant l’accès aux gradins supérieurs et abrite billetterie, vestiaire, sanitaires, espace de stockage et une régie cabine. Espaces de bureaux, cuisine, bar, foyer, stockage matériel ont, eux, été aménagés dans les chapelles latérales de la nef, parfois entresolées, tandis que les loges et les ateliers couture ont investi les étages des tours orientales. Un escalier en béton donne accès, depuis l’angle nord-ouest de la nef, à des sanitaires aménagés en sous-sol. Un sas vitré englobe le tambour d’entrée, dont les portes intérieures, maintenues en permanence ouvertes, se sont légèrement affaissées pour devenir aujourd’hui difficilement manipulables.

Ces aménagements, qui ont fait l’objet d’évolutions, compléments et adaptations au gré des changements d’équipe et de direction du TDB-CDN, ont été menés en régie soit par l’opérateur lui-même, soit par la Ville de Dijon. Ils ont perdu, au fil des adaptations et transformations, la clarté des dispositions originales, tant du point de vue de la forme que des usages.

Fonctionnement actuel

Si elles en oblitèrent ponctuellement la lecture globale, les dispositions spatiales du théâtre n’entrent fondamentalement pas en contradiction avec l’organisation originelle de l’église. La puissante architecture de l’église commande de manière relativement logique la spatialisation des fonctions. Le plateau, où se tiennent les performances théâtrales, occupe l’ancien chevet en empiétant sur la croisée du transept, espace originellement dévolu à la liturgie. L’assemblée des spectateurs se tient toujours dans la nef où sont aménagés les gradins du théâtre. Le public pénètre dans l’équipement par le portail occidental de l’église, dont le tambour, certes modifié, a néanmoins été maintenu en place, conservant son rôle de sas. Les chapelles, enfin, accueillent, en toute logique, les entités fonctionnelles autonomes : foyer, bureaux, bar, cuisine, etc.

Le monument impose toutefois ses contraintes et, si la fonctionnalité du théâtre est assurée, l’adaptation du premier à la seconde ne se fait pas sans quelques points de friction. Ainsi, les accès à la salle, latéralisés, sont particulièrement contraignants et incommodes. La nécessité de créer le noir complet dans la salle et en plateau a imposé la clôture des quatre faces du volume de la salle, créant le motif de “boîte” implantée, sans véritable réussite d’intégration, au centre de la nef. La nef lambrissée et la clé pendante de la croisée du transept, chefs-d’œuvre de charpente du gothique flamboyant, sont pour l’essentiel soustraites à l’œil du public par l’avancée du sas vitré, l’éclairage inadapté et le volume clos de la salle de spectacle, tant de l’intérieur que de l’extérieur de celle-ci.

Parti d’intervention

Mise en couleur et en lumière de l’escalier central et de la nef. Réhabilitation, Drubigny architectes. © Marc Domage
Intégration du sas vitré dans l’ancien tambour d’entrée. Réhabilitation, Drubigny architectes. © Marc Domage

Le projet a visé la meilleure intégration possible des nouveaux équipements et aménagements dans le monument. Pour cela, plusieurs stratégies ont été adoptées :

La mise en place d’une plateforme élévatrice intégrée dans les marches du perron du portail d’entrée s’est révélée être une nécessité au regard des enjeux de présentation du monument. Visant la discrétion absolue, la mise en œuvre de celle-ci a été l’occasion de restaurer dans sa globalité le perron actuel dont les emmarchements gris en pierre de Chassagne, très dégradés malgré leur relative jeunesse (moins de quarante ans), nécessitaient une reprise complète. Il a ainsi été prévu de remplacer l’ensemble des blocs en pierres de Chassagne par de la pierre de Buxy gris jaune cendré, davantage résistante au gel et aux tonalités plus proches de celles de la pierre de Dijon, utilisée en façade et en dallage sur le monument. Calepin et aspect de taille de la pierre respectent les caractéristiques de l’ouvrage existant remplacé. L’habillage des marches et contremarches des éléments mobiles de la plateforme est taillé dans un seul bloc massif.

L’intervention intérieure agit, quant à elle, avant tout par soustraction des principaux éléments disqualifiants tels que :

  • les cloisons pleines fermant plusieurs des chapelles latérales ;
  • les mezzanines et entresols recoupant en élévation les chapelles et empêchant la lecture des verrières ;
  • le sas vitré et sa casquette métallique englobant l’ancien tambour d’entrée menuisé.

Le projet a complété ces interventions de curage par :

  • la restauration des éléments patrimoniaux remarquables que sont le tambour central. Les ouvrages ont été partiellement démontés, vérifiés, restaurés en atelier puis remontés et mis en jeu. Les pinacles et festons du tambour ont également été restaurés et complétés ;
  • la mise en œuvre de grandes serrureries en acier et verre transparent permettant de clore thermiquement la chapelle nord, tout en garantissant sa lecture depuis la nef ainsi que celles de ses vitraux ;
  • la mise en œuvre, selon les mêmes modalités matérielles, de grands ensembles vitrés fixes ou repliables permettant de réintégrer le sas thermique du portail occidental dans le volume du tambour néogothique, sans interdire l’actionnement des grands vantaux extérieurs ;
  • la création de mobiliers spécifiques en bois pour la nouvelle billetterie et le foyer, empruntant au vocabulaire des autels de chapelles, mais aussi au minimalisme de Donald Judd ;
  • la suppression de la cabine de régie et la création d’une nouvelle régie en salle, pour permettre l’accès à cour et à jardin en haut de la salle. Cette disposition permet de réintégrer l’escalier central à la séquence d’entrée vers la salle et de multiplier ainsi le nombre d’accès par deux, tout en soulageant les accès latéraux relativement malaisés ;
  • la création d’un bar sous l’escalier central à l’emplacement de l’ancienne billetterie et le transfert de la billetterie dans la chapelle nord-occidentale. À la place de l’ancien bar, prend place le nouveau foyer.
La sous-face de l’escalier central accueille le nouveau bar. Réhabilitation, Drubigny architectes. © Marc Domage
Dans une des chapelles latérales est installé le foyer, avec la création d’un mobilier spécifique en bois. Réhabilitation, Drubigny architectes. © Marc Domage
La billetterie trouve sa place dans une seconde chapelle latérale qui lui fait face. Réhabilitation, Drubigny architectes. © Marc Domage

Le projet prévoit enfin de redonner à lire l’expression assurément post-moderne du mur extérieur de la salle, dont le jeu de volumes évoque les loggias des Annonciations de la pré-Renaissance italienne. La couleur est réintroduite, tandis que le motif d’arcs restitué est souligné par une discrète alaise en bois. La mise en lumière de l’espace fait aussi l’objet d’une attention particulière. Le matériel d’éclairage, volontairement discret, est positionné au niveau des corniches latérales de la nef. Il est conçu pour permettre, via un éclairage variable, une mise en valeur subtile de la voûte lambrissée.

Mise en lumière de la nef lambrissée et de la clé pendante de la croisée du transept, chefs-d’œuvre de charpente du gothique flamboyant. Réhabilitation, Drubigny architectes. © Marc Domage

Quel avenir pour le Parvis ?

Beaucoup moins ambitieuses que les précédents projets de rénovation envisagés par les services culturels de la ville et de l’État, ces ultimes interventions, ponctuelles et ciblées, permettent néanmoins au TDB de poursuivre sereinement et sur la durée sa mission au sein du parvis Saint-Jean. Elles ne pallient cependant pas les contraintes posées par une jauge réduite qui limite drastiquement les capacités de programmation et d’accueil de ce CDN.

Motivée par la chute répétée de pierres ces dernières années, la ville de Dijon a lancé en mars 2026 un appel d’offre pour une étude de diagnostic sanitaire sur les façades et les couvertures du monument. Cette étude offrira le cadre nécessaire à la programmation des travaux de sécurisation et de valorisation que réclame l’état d’altération avancé du parvis. Elle n’inclut cependant pas les intérieurs dont les décors peints, passablement altérés, ont été provisoirement assainis et stabilisés au droit des zones les plus dégradées. Ces interventions ponctuelles permettent de différer une campagne de restauration d’envergure que la ville devra se résoudre à entreprendre à moyen terme si elle souhaite préserver le monument et l’institution qu’elle abrite.

Ces travaux devront être attentifs à l’âme particulière de ce lieu. Il faut en effet admettre qu’un espace comme le parvis Saint-Jean, qui, depuis quarante ans, a accueilli et formé plusieurs générations de public et de professionnels du spectacle, porte dans ses murs, sous sa haute nef, dans ses chapelles, dans ses coulisses et jusque dans sa patine, une mémoire vive et partagée. C’est une caractéristique, indépendante de tout enjeu architectural, patrimonial ou programmatique, que l’on souhaiterait comprise et valorisée par les professionnels qui auront en charge ce monument dans le futur.

BIBLIOGRAPHIE
Roze, Jean-Pierre, Saint-Jean de Dijon, d’une église collégiale à un théâtre. Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2025, 322p. Ill.

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